Article original – juin 2007 – Régis Alain Barbier
INTRODUCTION :
Dans cet article nous discuterons de l'usage de la boisson techniquement définie comme psychoactive, d'usage oral et traditionnel de l'Amérique indigène ; obtenue par l'association des décoctions de la liane Banisteriopsis Caapi, riche en harmine, harmaline, conjointement avec les feuilles de la rubiacée Psychotria Viridis riche en DMT.
Le terme 'contextes spiritualistes aprioristes' fait référence à l'usage consultatif surnaturaliste à la recherche d'un contact avec des entités considérées comme surnaturelles ; ou encore à l'usage religieux syncrétiste moderne — inauguré après la conquête et dans la rencontre des indigènes avec les Européens et les Africains. Le terme 'contextes spiritualistes empiristes' fait référence à l'usage historiquement subséquent, plus récent, également dans des milieux ritualistes, quoique de nature plus philosophique que théologique, car il s'agit d'une axiologie enquêtant sur la compréhension et l'appréhension des vertus et valeurs éthiques, mais en retirant les téléologismes dogmatiques et surnaturels ; ou en laissant ces extrapolations sans définitions (agnosticisme).
DE LA DIVERSITÉ DES CONTEXTES
a) Le contexte spiritualiste aprioriste
L'usage de l'Ayahuasca dans un contexte spiritualiste aprioriste implique une certaine forme de hiérarchisme et de surnaturalisme, c'est-à-dire un dualisme. Des personnages tels que chamanes ou maîtres fondateurs se voient attribuer des talents de nature rituelle, magico-religieuse. Ils sont reconnus et acceptés comme capables de recourir à des forces ou entités surnaturelles : comme se mettre en relation avec elles ; ou recevoir ces forces ; ou même se révéler comme l'une de ces entités incarnée. Cette révélation ou médiumnité se fait dans le but de réaliser des guérisons spirituelles, du corps et de l'âme, à la recherche de santé, d'harmonie ou de salut.
Dans ce contexte spiritualiste il existe une différence essentielle entre, d'un côté, les figures des chamanes et maîtres fondateurs de cultes, et, de l'autre, celle des consultants ou disciples. Des pouvoirs extraordinaires sont attribués aux chamanes consultants et maîtres fondateurs et, parfois, une nature essentielle très spéciale : comme la particularité d'être envoyés, venant d'un autre plan existentiel (de nature spirituelle ou divine — et donc dit 'surnaturel' au sens de : antérieur et supérieur à la nature matérielle). Ces personnages sont fréquemment considérés comme venant d'un plan existentiel suprême [conçu comme 'plan paradisiaque', ou 'astral supérieur', ou encore 'royaume supérieur' — c'est-à-dire le lieu des 'entités supérieures', ou 'd'en haut'] au service de la volonté divine, en mission salvatrice pour guider et assister les entités du plan inférieur ou 'd'en bas'.
Dans ces diverses structures ritualistes aprioristes, le thé Ayahuasca est considéré comme un véhicule capable d'établir un état de connexion entre les disciples situés dans l'astral inférieur et les entités ou forces illuminatrices de l'astral supérieur. Cet effet véhiculaire, cependant, ne se produirait que lorsque le thé était : 1) ingéré ou communié — pour certains même 'préparé' — avec la guidance et les rites nécessaires ; 2) et aussi selon le dit 'mérite' de chacun.
La guidance adéquate mentionnée ci-dessus peut être, du point de vue de sa phénoménologie, de deux modes : guidance directive spéciale et guidance directive générale. Ce que nous appelons ici 'direction spéciale' est une supervision plus 'directe', c'est-à-dire survenant dans la guidance personnelle et spécifique d'un maître talentueux. Talentueux pour deux raisons : 1) parce que formé ou initié aux rites et mystères connectifs [ou, au moins, en contact spirituel et ritualiste avec un maître fondateur désincarnécompris comme capable d'établir cette connexion] ; 2) pour avoir une aptitude morale et une congruence personnelle suffisante pour stimuler et exhorter les disciples vers la disposition éthique nécessaire à la réception d'un tel mérite. Ce que nous appelons ici 'direction générale' est plus indirecte, c'est-à-dire s'établissant dans la force même de la structure ritualiste définie par une ligne traditionnelle ou (et) enseignée, déterminée dans le passé par un maître fondateur reconnu. Dans ce cas, la direction peut opérer sous forme de prières — intercessions et litanies — prononcées et chantées en commun, selon un modèle, ou une forme générale prédéfinie.
Dans tous les cas, la guidance ou direction est pleinement ritualiste : survenant à travers une conjonction de ces divers facteurs, que ce soit une guidance directive spéciale ou générale, en proportion diverse ; selon le mérite spirituel des disciples : facteurs qui, en fin de compte, sont censés ultimement prédéterminer les résultats.
b) Le contexte spiritualiste empiriste
L'usage de l'Ayahuasca dans un contexte spiritualiste empiriste n'est pas fondé sur la croyance qu'il pourrait y avoir une connaissance spirituelle provenant originellement d'en dehors du domaine de l'expérience humaine, généralement possible et naturelle. L'existence de tels principes ésotériques ou dessins intelligents et divins est refusée (ou, dans l'hypothèse de leur existence, non prise en compte) comme point de départ d'une recherche. Aucune raison supérieure et divine n'est créditée en elle-même, au sens de déterminismes purement surnaturels ou supranaturels, provenant d'une instance supérieure dite précédente au domaine de la matière-énergie tel que naturellement défini par la physique. Il est compris que toutes les doctrines ont été ultimement dictées par quelqu'un.
Le contexte spiritualiste empiriste implique une certaine forme de monisme naturaliste : une absence de hiérarchisme essentiel ou de surnaturalisme. Dans ce contexte spiritualiste empirique, les figures équivalentes aux chamanes ou maîtres fondateurs des approches spiritualistes aprioristes ne sont pas comprises comme porteurs de talents magico-religieux ; ni de tels talents ne leur sont attribués [ni ils ne les 'révèlent' — dans le cas où ils existeraient].
En général, ces fondateurs de mouvements éthiques orientant l'action humaine peuvent être reconnus et acceptés comme des individus possédant des aptitudes spécifiques : comme être capables de motiver et d'influencer les gens à réfléchir profondément ; à se placer dans une relation d'intégrité et de cohérence avec eux-mêmes ; dans la direction d'évoluer selon un choix libre et conscient de valeurs éthiques : dans l'intention de réaliser en eux-mêmes, par eux-mêmes, de meilleurs états de bien-être, de guérison psychosomatique, d'harmonie ou d'euthymie.
Dans les structures ritualistes empiriques, le thé Ayahuasca est considéré comme un agent facilitateur ; un amplificateur de perceptivité, en permettant l'installation d'une transe phénoménologique capable — selon l'intention des utilisateurs et praticants — d'établir un état de conscience élargi permettant une forme d'illumination : au sens d'acquérir plus d'autonomie et de maturité dans ses options existentielles, choix et besoin de dépassements. Une différence essentielle de nature spirituelle n'est pas considérée comme existant entre, d'un côté, les figures des chamanes ou maîtres fondateurs de cultes, et, de l'autre, les autres membres des mouvements.
Dans ces structures la guidance peut être dite active, mais non directive : cela parce que : 1) facilitée et stimulée par le contexte où les participants s'accordent à réaliser les rituels d'ouverture, de déroulement et de clôture ; se prédisposant à appliquer leur propre volonté dans la recherche d'une plus grande maîtrise éthique ; 2) ingérant le thé psychoactif selon leur propre contrôle et volonté : cela, tant en termes de fréquence d'usage qu'en relation au choix de la quantité à ingérer.
La guidance est judicieusement appelée guidance active non directive puisque chaque participant est 1) considéré capable de se mettre en contact avec le mystère le plus profond de l'état d'être [cette union psychophysique ou unité matière-énergie, ou encore cette union de verbe et de nom, du sujet et de l'objet] ; 2) ayant l'aptitude de soutenir un pattern de conduite éthique résultant d'un choix et d'une décision mûrs, intelligents et conscients.
La guidance active non directive opère sous forme de méditation et contemplation cherchant une rencontre profonde avec soi-même, avec la nature et avec l'autre ; études thématiques ; dialogues coordonnés ou réflexions spontanées ; activité symbolique et ritualiste. En pratique, la guidance active non directive survient à travers une conjonction de ces divers facteurs, selon la volonté et les accords délibérés des participants.
DE LA DIVERSITÉ DES STRATÉGIES
a) Stratégies profondes dans la pratique spiritualiste et ritualiste aprioriste :
Dans la pratique spiritualiste aprioriste, le fondement est essentiellement théologique, ainsi que soutenu par des arguments philosophiques comme cela se faisait autrefois dans la scolastique. Il est évident qu'un fort fondement théologique prédomine puisqu'une distinction aprioriste et dogmatique entre un plan ontologique absolu considéré comme surnaturel et la nature est affirmée. L'adepte s'engage à accepter — malgré et même contre la lumière de la raison naturelle — une distinction où l'on ne peut pas rationnellement distinguer ; optant pour se diriger, à travers un choix cognitif fidéiste, selon la parole ou la guidance catégorique des écritures, ou des maîtres fondateurs ou chamanes : partageant un système de croyances, fondé sur la tradition et l'idéologie, dans un acte de confiance et de foi.
Il s'agit d'un spiritualisme au sens fort ; c'est-à-dire avec un profond fondement idéaliste et subjectiviste, dualiste ; ou bien similaire à celui du monisme surnaturel radical provenant de l'hindouisme, ou du solipsisme : dans lequel tout est imaginé comme étant structuré au-delà de la matière-énergie typique de la physique profane. Soutenu par la volonté et la pensée divines considérées comme une force ou énergie suprême, intelligente et indépendante, destinée à se retirer et se réabsorber dans sa forme spirituelle originale. Il est bien noté que dans les deux cas une forme de dualisme historique ou dynamique est maintenue : l'esprit divin passant par des états antithétiques, pour des raisons insuffisamment expliquées : les raisons propres et profondes de la divinité.
Dans cette pratique spiritualiste et ritualiste aprioriste, l'existence d'un sujet spirituel incarné est prônée, généralement immortel, rationnel, conscient et sensible [esprit ou (et) âme], observant, contactant le monde objectif. Une coupure sujet-objet profonde et drastique est typique du spiritualisme ainsi défini. Il est intéressant de savoir qu'un phénomène similaire se produit dans le positivisme scientifique, quoique de forme différente. Pour le spiritualisme aprioriste la 'coupure' est ontologique (un esprit dans la matière) ; pour le positivisme la 'coupure' est épistémologique ou méthodologique : l'existence d'un sujet doté d'objectivité est assumée ; sans toutefois préconiser une séparation ontologique.
Dans la pratique spiritualiste aprioriste, les abstractions mythiques sont élevées au statut de réalité : la nature est comprise comme absolument régie à partir d'un plan surnaturel essentiel et réel qui d'une façon ou d'une autre existe absolument. On tente de combler la séparation entre les royaumes matériels et spirituels par l'ascèse salvatrice où : 1) on tend vers le surnaturel à travers le rituel (et l'usage du thé mystique dans le cadre des religiosités utilisatrices d'Ayahuasca) ; 2) on opte pour l'écoute idéaliste, c'est-à-dire s'imprégner de l'idée d'un sujet-transcendant, compris comme âme ou esprit, mû par des objectifs codifiés dans des commandements révélés ; 3) la préférence est donnée aux dogmes des doctrines, toujours prédominant, sur les inférences des apports sensoriels les plus immédiats considérés comme fondamentalement incertains et souvent illusoires.
b) Stratégies profondes dans la pratique spiritualiste et ritualiste empiriste :
Dans la pratique spiritualiste et ritualiste empiriste, le fondement philosophique prédomine et dépasse le fondement théologique en niant la distinction aprioriste, dogmatique (irrationnelle), entre un plan ontologique absolu — considéré comme surnaturel — et la nature. On refuse de reconnaître une distinction là où on ne peut pas naturellement et rationnellement distinguer.
Mais malgré cela, il ne s'agit pas vraiment d'un 'matérialisme', ni d'un quelconque développement du positivisme : l'existence d'un sujet rationnel et sensible observant le monde objectif n'est pas préconisée : la coupure sujet-objet typique du positivisme tend à être relationnelle, négociée, jusqu'à abolie dans certaines expériences unitaires : d'abord en soi-même, dans l'incapacité de distinguer une frontière claire et précise entre le sentiment, la conscience, l'émotion et la sensation somatique. En conséquence la coupure épistémologique ancienne, aristotélicienne, et moderne entre le dit 'intellect rationnel' et l''intellect sensible' est abolie. Il est compris, avant tout, d'une certaine façon et sur un plan plus profond, qu'il y a 'l'être s'auto-observant'. Mais il ne s'agit pas non plus de ce monisme mentionné ci-dessus et typique de l'hindouisme (ou solipsisme) : il y a matière et énergie ; les entités sont réelles, finies et séparées.
Dans la pratique spiritualiste empiriste, on arrive à la nullité des projections humaines rationnelles en ce qui concerne l'essentiel et le final ; on ne cherche pas de consolation en faisant des abstractions mythiques une réalité suprême, un 'autre monde' : on résout à déduire que le cosmos, la nature universelle ou cosmique, est en elle-même absolue : d'une façon ou d'une autre elle existe absolument.
Par conséquent, dans cette pratique, les coupures et divisions épistémologiques se défont trois fois : il n'existe pas de distinction profonde entre naturel et surnaturel [en niant le surnaturel comme absolu] ; il n'existe pas de distinction profonde entre le sujet et l'objet ; ni une distinction profonde entre l'intellect rationnel et sensible. Il s'agit d'une processologie existentielle, où l'on n'aspire pas à exister dans un futur indéfini en dehors du plan concret et planétaire : on essaie de contribuer à en faire ce qu'il devrait être à la lumière de la meilleure raison naturelle et des choix.
DE L'ESPACE-TEMPS DES RÉALISATIONS
a) Dans la pratique spiritualiste aprioriste
Tout ce qui fait allusion au monde subjectif et à la cognition étant compris comme se référant à un esprit créé et incarné à partir d'un déterminisme supérieur (en ce cas envoyé sur le plan existentiel-matériel à la recherche d'une re-connexion avec la sphère créatrice), il en découle qu'un instrument extraordinaire de guidance religieuse doit être régulièrement et répétitivement utilisé et appliqué pour maintenir une bonne orientation et un contact avec l'origine ainsi conçue.
Dans ce système de croyances et de foi, l'établissement ou le ré-établissement et le maintien de la connexion entre les incarnés situés dans l'astral inférieur et les entités ou forces illuminatrices liées à l'astral supérieur ('astral' est une expression typique des mouvements ayahuasqueiros) devient un devoir sacré partagé par maîtres et disciples. Les maîtres et responsables engagés dans le devoir d'établir et de maintenir en activité un contexte religieux propre et adéquat à cette connexion ; les disciples engagés dans le devoir d'affirmer leur présence, collaborer, contribuer efficacement et pratiquement au soutien de cette réalisation.
Tant le stimulus doctrinal, exhortant la bonne conduite morale et sociale adéquate à l'accumulation du mérite nécessaire à un contact positif et heureux entre les plans ; que la fréquentation du temple et l'usage ritualiste du thé — comme véhicule régissant la réalisation mystique de ce contact — doivent se produire avec régularité et constance, sur une période de vie suffisante ; si possible toute la vie.
L'efficacité du rituel, en tant que gardien symbolique de la porte entre les plans, se réalise dans l'établissement de la connexion mystique et dans l'accès à l'écoute de la doctrine dans des conditions comprises comme idéales. La finalité se concrétise par la pratique constante : la fidélité est nécessaire à l'accumulation finale et au maintien du mérite essentiel au salut eschatologique : c'est-à-dire au destin final de l'esprit dont la mission est de se réintégrer au plan original dans l'au-delà.
b) Dans la pratique spiritualiste empiriste
En général, il n'y a pas, dans la pratique spiritualiste et ritualiste empiriste, de difficultés ontologiques ou naturelles extraordinaires empêchant grandement l'installation d'un sentiment profond d'union dans son être et avec la nature : la possibilité de connaître l'existence d'un plan surnaturel est niée ; tout le monde sait déjà bien ce qu'est 'être humain' par sa propre expérience immédiate.
On n'aspire pas à exister en dehors du plan existentiel où l'on naît et surgit : on essaie de contribuer à faire de l'existence telle qu'elle se manifeste déjà ce qu'on imagine qu'elle devrait être à la lumière d'une éthique naturellement raisonnable. Cela, sans aucun messianisme, ni obligation, seulement par vouloir et pouvoir : en essayant de commencer par soi-même : en étudiant la 'relation' avec soi-même, ou plus exactement la qualité de 'l'être avec soi' en premier lieu. Puis la relation avec le prochain — les membres de la famille et ceux qui cohabitent directement ; avec les collègues ; avec les gens en général ; avec la nature : toujours à la recherche d'une plus grande acceptation, harmonie, euthymie et satisfaction conjointe.
Le facteur déterminant est l'intelligence de reconnaître que dans la situation existentielle réelle (l'impermanence et la fluidité de toutes choses) la meilleure option est certainement de veiller, tant que la vie dure, à une coexistence et relation sensées — équilibrées ; cordiales ; respectueuses et pacifiques — avec tous les êtres. La session psychophysique avec la substance psychoactive est un moyen de visiter un état inhabituel et surprenant de perception et de conscience, construisant une expansion référentielle et existentielle [dont la valeur ne peut être jugée que directement et par chacun] servant d'apport supplémentaire, d'enrichissement expérientiel, à partir duquel des examens renouvelés et enrichis, plus lucides, de la situation et expérience actuelle sont entrepris, en réévaluant principalement : 1) ses propres croyances, reflétées en images, symboles et insights ; 2) ses comportements, réactions, processus et difficultés d'adaptation ; 3) les critères et les valeurs de son axiologie éthique ; 4) ses attitudes et habitudes.
Dans la pratique spiritualiste et ritualiste empiriste, le côté mystique, unificateur, de l'expérience permet de connaître l'absence profonde des coupures épistémiques — apparences superficielles et socialement consacrées — se dévoilant à la lumière de la raison naturelle et de l'expérience vécue : 1) la connexion unitaire entre le système perceptif et les visions — naviguant de la rétine à la vision comme suggéré et expliqué dans un autre article ; 2) la connexion sensible entre les visions et la réalité ; 3) entre la nature et le sujet — comme cela se produit dans la forte expérience de la relativité du temps (un moment semble durer une éternité, une session semble passer en quelques minutes). Le sens esthétique enseigne à observer d'une manière nouvelle et créatrice ; intégrée et harmonieuse ; synesthésique ; l'intelligence amplifiée connecte des plans auparavant conceptuellement séparés.
Tous ces apprentissages demeurent comme connaissance acquise par expérience propre, modifiant génériquement toutes les relations dans le sens d'élargir les valeurs en termes plus inclusifs et des perspectives plus profondes ; dans la direction d'une plus grande harmonie et tolérance. Cet aspect cognitif positif, bien ressenti, combiné à un engagement défini selon un choix libre et conscient de valeurs éthiques, permet l'installation d'une acceptation et reconnaissance plus profonde et sereine de ses propres talents et limites ; l'émergence d'un état d'être plus euthymique, plus complet et assis, plus satisfaisant.
Souvent, avec le passage du temps, l'expérience devient plus ferme, fondamentalement itérative et récursive comme dans la nature la réapparition de la pleine lune, des solstices et équinoxes : on revisite des états de conscience déjà atteints, on retrouve les patterns visionnaires connus ; l'identité symbolique de la sensation d'unité : un sens vivant et vigoureux de complémentarité et d'opposition ; une conscience héraclitéenne de flux ; un sens de pérennité semblable à l'état plein d'être de Parménide ; une expérience mythique cyclique : la revisitation des mêmes archétypes.
Le style d'expérience plus régénérée et re-présentée peut être symboliquement décrit comme la vision d'une 'rose absoluta' très belle, brillante et étrange. Le bourgeon central s'ouvrant, fleurissant et grandissant sans cesse, générant le renouvellement de la fleur à la recherche du nouveau ; et les pétales déjà nés et plus anciens se déplaçant du centre vers la périphérie, tournant vers le bas autour de la corolle de l'être floral, jusqu'à finalement se faner et tomber en nourrissant la fleur : donnant des impulsions à de nouveaux et interminables recommencements — infinis du moins dans le temps de l'expérience !
DISCUSSION DU POINT DE VUE MÉTHODOLOGIQUE
Sur l'usage du thé et des rituels dans les deux types de pratiques
a) Dans la pratique spiritualiste aprioriste, le passage final du dit 'astral inférieur' au 'supérieur' exige un changement radical d'état, une métamorphose, se complétant avec la mort — le désincarnation et le détachement terminaux souhaités se réalisant éventuellement ; la reconnexion finale désirée avec la source. Dans cette téléologie il est cohérent qu'une telle intention et cet objectif puissent exiger le maintien ferme du contact et de la connexion avec l'astral original (initial) et terminal, à travers la répétition constante et fréquente des communions et sessions.
En concevant l'usage du thé comme un moyen privilégié de connexion avec un astral supérieur et originel, radicalement différent dans ses opérations pour être surnaturel, on doit imaginer et comprendre l'expérience comme un rite essentiel de répétition nécessaire : et cela avec une fréquence proportionnelle à la soif de re-connexion, le besoin d'accès, et le détachement résolu et l'adieu à ce monde ultimement accidentel.
b) Dans la pratique spiritualiste empiriste, nous avons vu que l'état d'union est la 'pierre philosophale' basique et naturelle, l'état d'être de la réalité profonde telle qu'elle est déjà. Il suffit, pour en prendre conscience, de voir au-delà des apparences superficielles, c'est-à-dire en brisant décisivement toutes les coupures épistémiques illusoires à travers l'expérience propre faite de réflexion et de perception ressentie et méditée ; contemplation. Il n'y a pas, dans le spiritualisme empiriste, le besoin d'aspirer à se déplacer à la recherche d'un état d'être radicalement différent et élevé, surnaturel, mais seulement à mieux gérer ce qu'on expérimente déjà.
Une fois appris à surmonter ces dichotomies superficielles, une aptitude naturelle et spontanée à fréquenter ces phénomènes unificateurs sans l'usage du thé s'installe.
CONSIDÉRATIONS CONCLUSIVES
La métaphore finale dans la pratique spiritualiste empiriste est que l'être humain vit déjà dans un contexte essentiellement mystérieux, où tout est d'une certaine façon 'miracle essentiel', il suffit de s'éveiller à cela. Toutes les créatures sont métaphoriquement des prodiges existentiels, d'une fourmi de complexité et splendeur considérable à un être humain. Mais, malgré être également extraordinaires et mystérieux dans leurs présences et état d'être, tous les êtres sont divers et singuliers ; tous avec des potentiels et des limites relatifs à leur propre nature spécifique, ou représentation de la grandeur et de la diversité. La capacité d'apprécier la plénitude et la grandeur de l'unité et de l'essence semble être également satisfaisante chez les êtres humains conscients de leur état d'être humain — et cela à travers des techniques et méthodes les plus diverses, d'innombrables religiosités ; mais leurs talents et limites en tant qu'êtres existants et finis sont inégaux : ces talents et limites fondamentalement définis ne se modifient pas en buvant du thé psychoactif.
C'est pourquoi, une fois reconnu et expérimenté : en premier lieu cet état d'unicité basique et naturelle [mais pas toujours naturellement évident] avec force et grandiose imponence ; une fois ayant observé la phénoménologie de l'expérience pendant un temps suffisant et variable ; une fois ayant reconnu et discerné ses propres limites et talents, c'est-à-dire différencier ce qui peut être changé et transformé de ce qui ne peut pas ; une fois sachant avoir recours par soi-même à un état plus créatif, cherchant en soi-même animation et joie pour mieux vivre : l'adepte de la pratique empiriste tend à arriver à un point conclusif ou formatif ; en d'autres termes une résolution dans la pratique du rituel et l'utilisation de la boisson : en termes psychodynamiques une gestalt se ferme.
La conjonction des trois éléments : 1) une configuration ou contexte libertaire et créatif dans lequel la boisson est utilisée ; 2) un individu utilisateur sans forts préjugés ni apriorismes ; 3) la boisson psychoactive elle-même : semble éventuellement résulter en quelque chose de proche du bénéfice maximum possible dans les circonstances données : une réunion confortable se configure, une jonction partagée à la lumière du thé, induite par l'usage initial de l'Ayahuasca.
Tandis que l'adepte des formes aprioristes de religiosités a besoin d'apprendre les vertus théologiques telles que l'obéissance, la confiance, la foi, l'espérance, la charité et la constance ; l'adepte des formes empiristes a besoin d'apprendre d'autres et d'anciennes vertus. Dans ce cas, il s'agit avant tout de 'rayonner du sens' au lieu de le chercher — ou dans la même mesure : il est nécessaire de se fortifier et de s'affirmer ; d'acquérir de la confiance et savoir chercher l'inspiration, la créativité, la force — matière première spirituelle —, pour générer du sens chaque jour, dans les relations : toujours en renouvelant. Il fait partie de la pratique empiriste d'arriver au moment de savoir quand arrêter d'être en 'état de recherche' pour entrer dans un 'état d'être', simplement. Malgré toujours possibles de nouveaux apports de nature conjoncturelle, se référant aux élaborations créatives de moments spécifiques traversés dans la vie, la direction basique, la structure éthique fondamentale résultant d'un choix profond : celle-là doit être affinée de moment en moment.
Dans les deux cas, tant dans la religiosité aprioriste qu'empiriste, il s'agit d'une pratique quotidienne, d'un dépassement, et non essentiellement de l'appréciation — agréable ou non — d'un état privilégié d'expansion de la conscience à la lumière du thé psychoactif. Une fois résolue l'anxiété (relativement fréquente au début de l'aventure avec le thé) de devoir se confronter au doute et au vide, à l'état inéluctable d'être, à la tension entre cet 'infini impossible' et ce 'fini incomplet', surgissent des moments sublimes de paix, la reconnaissance confortable de la nécessité de soutenir ou générer un sens, que ce soit par soi-même, de soi-même, ou avec l'aide du groupe et des coreligionnaires. Encore plus lorsque l'état élargi ayahuasqueiro a déjà donné des signes d'être venu plus près des limites des 'mystères' : fréquemment, les adeptes ont des visions plus intenses au début de l'usage du thé, et après moins ou plus du tout ; d'autres atteignent leurs limites possibles d'expérience d'unicité ; cela, selon les propres potentiels conférés par l'étude des idées et la vision de nombreux autres chercheurs et philosophes.
Dans tous les cas, statistiquement, l'usage du thé ne convient qu'à une très petite fraction des individus qui l'expérimentent : peut-être environ 1 à 2% dans nos estimations se référant à vingt ans d'observations. L'usage du thé Ayahuasca tend à être d'une durée persistante ou continue chez les utilisateurs adeptes des pratiques spiritualistes aprioristes. Inversement, l'usage du même thé tend à être passager ou de plus courte durée chez les utilisateurs adeptes des pratiques spiritualistes empiristes.
RB
